Histoires

La dame sur la chaise bleue.

Elle est là presque tous les matins. En manteau, avec un sac à main souvent sur ses genoux. Quelque fois, c'est un cabas à ses pieds. Elle reste assise, face à la place et au passage des voitures et des piétons devant elle.

Tout le monde va prendre le tram, ou en sort. C'est le moment où la journée de travail commence pour ce flot de personnes déterminées. Mais pas pour elle. Parce qu'elle n'en fait plus partie. Elle ne fait plus partie de cette population active parce qu'elle n'a plus d'emploi. Alors, elle regarde passer la foule, assise sur une de ces chaises bleues de la place. Elle se lève à la même heure qu'avant, elle prend peut-être un petit dèj, peut-être pas, elle est coiffée toute propre, prête à aller bosser mais reste là, sur ce siège, dans la fraîcheur du matin. Le reste de la vie et de la ville défile sous ses yeux pendant que son désarroi la cloue là, nulle part. 

***

Je suis comme elle. Même si je fais partie du groupe qui se rend d'un endroit à un autre, ce n'est pas parce que j'ai un emploi.

***

Je ne l'avais pas remarquée. Invisible et sans densité.

Comme je ne remarque pas grand-chose, d'ailleurs, à cette heure du matin où, pas encore tout à fait réveillée ni intéressée au monde, je me contente de faire ce que j'ai à faire en essayant, assez vainement, d'y accorder un peu d'égard. Je viens de quitter l'abri douillet de mon repaire, j'ai ce dont j'ai besoin sur moi et j'en fais l'inventaire mental pour me rendre compte que j'ai oublié une liste de courses alimentaires sur la table de la cuisine, liste qui m'a demandé un bon moment de réflexion et beaucoup d'énergie. Je l'ai oubliée. Cela m'agace en même temps que, je dois le reconnaître, je m'en fiche un peu. Des biscottes et du thé, voilà qui est bien suffisant mais il paraît que ce n'est pas une bonne hygiène de vie. Et je suis là, marchant vers le tram et méditant sur la nécessité de passer plus tard par le super marché pour faire ces courses alimentaires. Du chocolat peut-être. Il justifierait ce passage, sans doute.

Alors que je suis en train de franchir le large espace de cette place que je traverse plusieurs fois par jour la tête ailleurs, voici des oranges qui roulent vers moi, à mes pieds. Incongrues. Surprise et forcée à un retour brutal dans la réalité, je stoppe net. Petit coup vers l'origine de leur chute, puis je ramasse les fruits et rencontre du regard la dame dont le sachet vient de se percer. Elle est confuse, embarrassée par son cabas, ankylosée par la station assise et l'humidité ambiante. On se remercie, s'excuse, se congratule … Quelque chose dans son expression m'empêche de repartir comme si de rien n'était. Je reste, je l'aide avec ses oranges et le sac percé et le cabas. Je ne sais plus trop comment nous avons engagé une conversation plus fournie mais nous l'avons fait. Et elle a parlé, parlé de tout, d'elle, du boulot, de l'absence de boulot, encore de l'absence de boulot, des espoirs au début, de leur disparition progressive ... J'ai parlé aussi, des mêmes choses en fait. Jumelles qui s'ignoraient, ma sœur dans la même vacance.

Chômage au féminin à la soixantaine.

Elle n'arrive pas, à modifier son rythme. Elle se lève à la même heure que depuis tant d'année, puis incapable de rester chez elle sans but, elle vient s'asseoir sur une de ces chaises bleues. Parce qu'elle est sur son chemin, parce qu'il y a des gens qui passent … Ni folle, ni stupide, juste déboussolée par l'aventure de 25 ans dans la même boite et puis plus rien en quelques semaines qui lui paraissent les plus brutales et douloureuses de toute son existence.

Et maintenant, ce grand vide qui semble prendre toute la place de son existence. Comme de la mienne.

***

Ensuite, je l'ai vue, chaque matin. Comme un rituel, nous nous saluons, nous bavardons un peu, de tout, de rien. Nous savons qui est l'autre, au moins dans le principe.

***

Ce matin, comme depuis près de deux semaines, elle n'est pas là. Les chaises bleues sont occupées par d'autres, le soleil naissant vient réchauffer d'autres attentes. Et je préfère croire qu'elle a recouvré l'usage de ce temps dont elle n'avait plus que faire et qu'elle a trouvé comment l'accepter.

 

Des dealers prévenants

Un article d'un journal gratuit, n°1028 du vendredi 24 janvier 2014 que j'ai gardé parce qu'il nous a bien fait rire ! Trop mignon !!

 

Grenoble

Des dealers prévenants.

Ils ne voulaient pas que leur clientèle s'inquiète !

Dans le quartier Mistral, à Grenoble, des dealers de cannabis ont osé annoncer la fermeture pour un temps de leur point de vente par une affiche, a indiqué hier la police. On pouvait y lire : "Fermeture exceptionnelle. Toutes nos excuses. Réouverture prochainement. Merci de votre compréhension." Et pour parfaire leur annonce, les revendeurs ont également laissé des flyers à proximité. L'affiche a finalement été retirée par les forces de l'ordre, qui a interpellé au cours des dernières semaines plusieurs trafiquants de drogue à proximité de l'adresse en question.

 

Nota : Je n'ai pas le nom de l'auteur de cet article. 

En dehors du fait que l'on parle de drogue,  cette histoire m'a beaucoup divertie. En tant que telle, cette prévenance pourrait parraître normale mais le contexte est vraiment plaisant. Je pense que ces dealers pourraient faire une école de commerce, ils sont doués pour ça ! 

Commentaires (6)

Sohie
Coucou ma petite Aline ! Je n'avais pas vu ce joli texte et je suis d'accord avec Macha tu aurais dû être écrivain mais je rajouterai que tu peux le faire !!! Oui elle peut le faire...........
Une autre petite suggestion : si tu rajouterai une jolie créa avec cette dame en bleue et cette chaise?
Gros gros bisous de Sophie ♥
alin-t
Merci ma belle. Tu sais que écrire est plus que simplement aligner des mots ! Quelque chose m'habite mais je n'ai jamais mis la main dessus et le livre reste à faire ... Quand à une illustration, elle aussi reste à faire ! C'est encore là une histoire de temps, celui que je perds à faire autre chose, comme gagner de quoi satisfaire suffisamment mon compte en banque lol !!!
Macha
  • 3. Macha | 14/09/2015
Tu aurais du être écrivain, tes textes sont beaux et émouvants. Bien sûr le contexte bouleversant est là, réel et hélas aujourd'hui beaucoup trop partagé !
Je suis atterrée de voir ce qui se passe, impuissante et triste.
Je t'embrasse bien fort ma belle Aline. Gros bisous.
alin-t
Merci Macha, merci d'avoir lu. Les mots ne sont pas très difficiles à trouver quand on les puisent dans le regard des autres, ceux que l'on croisent ici ou là. Merci de ton appréciation et de toutes celles que je vois ici. Elles vont m'aider à aller plus loin.
pivoine
  • 5. pivoine | 20/05/2015
Coucou Aline, l'histoire de la dame assise sur la chaise bleue m'émeut.
Actuellement combien de personnes en recherche d'emploi sont comme elles, et combien le seront dans les années à venir... c'est un gros, gros problème que ce chômage qui, tel un tsunami, détruit les personnes.
Ton site est intéressant, tu as une écriture très agréable à lire, et les rubriques de ce site sont variées et prometteuses. Merci.
Bises de pivoine (de chez Planete)
alin-t
Bonjour Pivoine, à l'heure actuelle, je ne vois plus cette dame. Chaise bleue vide, souvent le matin et ensuite occupée mais pas par elle. Je préfère penser qu'elle a de nouveau retrouvé des chemins plus faciles, un boulot par exemple ! Merci pour tes appréciations, ton passage et ton attention. Bisous à toi, Pivoine.

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Date de dernière mise à jour : 21/04/2015